Le glacier de Morteratsch : exploration approfondie
Dans la haute Engadine, au coeur des Alpes grisonnes suisses, le glacier de Morteratsch s'écoule depuis les névés du massif Bernina vers la vallée boisée qui porte son nom. Ce glacier, l'un des plus longs et des plus accessibles des Alpes centrales, est devenu au fil des décennies un site de référence mondial pour l'étude du retrait glaciaire. Des jalons plantés dans la roche le long de son chemin de randonnée frontal retracent, avec une éloquence sobre, l'ampleur des pertes depuis le XIXe siècle. Il est difficile de parcourir cette promenade sans être frappé par la vitesse à laquelle un système qui semblait permanent à l'échelle humaine peut changer.
Le Morteratsch est aussi un glacier d'une grande beauté, encadré par les sommets du Piz Bernina — le seul sommet des Alpes orientales à dépasser 4 000 mètres — du Piz Palü et du Bellavista. Cette combinaison d'accessibilité, de valeur scientifique et de paysage spectaculaire en fait l'un des glaciers les plus visités d'Europe. Explorer les glaciers alpins depuis la carte permet de situer le Morteratsch dans l'ensemble du système alpin.
Géographie et topographie
Le glacier de Morteratsch occupe la haute vallée du même nom, un vallée latérale du Val Bernina, lui-même tributaire de la haute Engadine. Il s'étend depuis les champs de neige perchés entre 3 500 et 4 000 mètres d'altitude jusqu'à sa langue terminale qui descendait jusqu'à environ 1 970 mètres en 2024 — une altitude qui a augmenté de plus de 200 mètres par rapport à la position du front au début du XXe siècle.
Le système glaciaire comprend le glacier de Morteratsch proprement dit et son affluent principal, le glacier de Pers, qui converge avec lui par le nord. La confluence de ces deux glaciers est visible depuis le sentier de randonnée sous la forme d'une moraine médiane bien marquée. La superficie totale du système a été estimée à environ 15 kilomètres carrés, en diminution sensible depuis les premières cartographies précises au XIXe siècle.
Le massif du Bernina, sur lequel le glacier prend sa source, est constitué principalement de roches cristallines — gneiss, schistes et granites — appartenant à la nappe du Bernina, une unité tectonique qui résulte de la collision alpine entre les plaques européenne et adriatique. La roche blanche du Piz Palü, qui contraste avec les autres sommets du massif, est un calcaire métamorphisé (marbre dolomitique) qui donne à ce sommet son aspect caractéristique.
L'histoire documentée du recul
Le front du glacier de Morteratsch fait l'objet d'une surveillance continue depuis 1878, ce qui en fait l'un des glaciers ayant les plus longues séries de mesures en Europe. Les jalons plantés le long du sentier qui mène depuis la gare de Morteratsch jusqu'au front actuel du glacier indiquent les positions successives du front avec les dates correspondantes. Ces jalons sont devenus un outil pédagogique puissant : le visiteur qui marche 30 minutes pour atteindre le front actuel réalise physiquement que le glacier remplissait toute cette vallée il y a un siècle.
Depuis le maximum du Petit Âge Glaciaire au milieu du XIXe siècle, le glacier a reculé de plus de 3 kilomètres. Le rythme de recul s'est accéléré depuis les années 1980. Les études de bilan de masse conduites par l'ETH Zürich et d'autres institutions suisses documentent des bilans négatifs persistants avec de rares exceptions lors de quelques hivers exceptionnellement enneigés.
Modélisation et projections
Le Morteratsch a fait l'objet d'une modélisation glaciologique intensive, en partie parce que la qualité et la longueur des séries de données disponibles permettent de tester et valider des modèles sur un cas réel. Les modèles d'écoulement glaciaire, combinés à des scénarios climatiques, projettent la disparition quasi complète du glacier dans la seconde moitié du XXIe siècle sous les scénarios d'émissions élevées. Des scénarios plus optimistes permettraient de conserver un vestige de glacier de haute altitude, mais la langue basse et accessible d'aujourd'hui disparaîtrait dans tous les scénarios.
Une initiative originale, proposée par le glaciologue Matthias Huss, a envisagé de ralentir la fonte en saupoudrant la surface du glacier de billes blanches réfléchissantes pour augmenter l'albédo — une expérience de géo-ingénierie glaciaire à petite échelle. Si ce type d'intervention peut démontrer sa faisabilité et son efficacité sur un petit glacier, son application à grande échelle pose des questions économiques, logistiques et environnementales considérables.
La faune et la flore de la zone proglaciaire
À mesure que le glacier recule, il laisse derrière lui un paysage fraîchement exposé — la zone proglaciaire — dont la colonisation par la végétation et la faune est un processus écologique fascinant. Les premières surfaces exposées sont colonisées par des cyanobactéries, des algues et des lichens crustacés qui initient la décomposition chimique de la roche fraîche. Sur les dépôts morainiques, les mousses et les graminées pionnières comme le silène acaule et la joubarbe des montagnes s'installent progressivement.
En quelques décennies, une végétation plus dense s'établit sur les moraines les plus anciennes. Les rhododendrons, les myrtilles et les genévriers colonisent les pentes exposées au sud. Des études de chronoséquence le long du sentier Morteratsch — en comparant la végétation sur des moraines d'âges différents — permettent d'observer en un seul trajet ce qui prendrait des siècles à des chercheurs observant un site unique.
La faune s'adapte à ces nouvelles surfaces. Les chamois et les bouquetins descendent souvent explorer les moraines fraîches. Les corneilles alpines et les accenteurs alpins fréquentent les zones de fonte pour capturer les insectes et les invertébrés que les eaux de fonte libèrent. Les crevasses et les zones de glace à nu exposées après le recul constituent des biotopes temporaires pour les organismes cryophiles.
L'expérience touristique
Le sentier Morteratsch, débutant à la gare de Morteratsch sur la ligne du Glacier Express, est l'un des itinéraires glaciaires les plus accessibles d'Europe. Un chemin bien entretenu remonte la vallée sur environ 6 kilomètres aller-retour, avec un dénivelé modeste, jusqu'au front actuel du glacier. Le sentier est ouvert sans équipement spécial — pas de crampons, pas de guide nécessaire — ce qui en fait une destination idéale pour les familles et les non-alpinistes.
La station de Diavolezza, accessible par téléphérique depuis Pontresina, offre une vue aérienne sur l'ensemble du système Morteratsch-Pers qui permet d'apprécier la géographie des glaciers dans leur ensemble. La descente à ski sur le glacier de Pers, praticable en conditions favorables accompagné d'un guide, est l'une des grandes classiques de ski de montagne en haute Engadine. La combinaison des paysages, de l'accessibilité et de la valeur éducative fait du Morteratsch un site qui mérite amplement sa réputation d'ambassadeur du changement climatique alpin.